Pourquoi je ne suis pas favorable à l’étiquetage nutritionnel avec un code couleur (partie 2)
Par Jean-Michel Lecerf, membre du Think Tank ObésitéS, chef du service nutrition de l’institut Pasteur de Lille, spécialiste en Endocrinologie et maladies métaboliques
Parce que manger doit rester un espace de liberté
- Ceci aboutit à une moralisation inappropriée et une normalisation non souhaitable de l’alimentation, porte ouverte à d’autres déviations et diktats alimentaires et comportements. Manger reste un espace de liberté. Demain, non seulement ces mauvais aliments seront taxés, puis ce sera les personnes qui seront taxées ou pénalisées en fonction de leurs achats, de leur IMC, de leurs facteurs de risque. Manger reste un acte bénéfique, et l’alimentation n’a jamais été toxique. Manger est aussi un acte social. Décréter que certains aliments sont « rouges » finira par diviser encore plus les mangeurs. Demain pourra-t-on encore manger ensemble et partager la nourriture ?
Cette vision normative nous met en demeure de « manger droit ». Couplée à un devoir d’être en bonne santé cette approche devient insupportable pour les plus fragiles.
Parce que l’étiquetage n’apporte pas de réponse en terme de santé publique
Le discours sur les aliments est pertinent quand il apporte des nuances. Se focaliser sur certains traits de certains aliments occulte la globalité de la nutrition, l’importance des styles alimentaires, le rôle majeur de la sédentarité, l’importance de la préparation ménagère (cuisson). On ne prend pas en compte le rôle de nouveaux facteurs tels que l’environnement, la flore intestinale, ou le rôle de la génétique. On nous impose de « manger droit ». De plus, les pathologies dites nutritionnelles sont totalement multifactorielles, la nutrition n’étant qu’un facteur modulateur.
S’il est clair que la nutrition est importante pour la santé, aucune étude ne soutient le fait que classer les aliments aura un effet bénéfique, notamment sur ceux qui sont plus vulnérables, moins aisés, moins instruits. Ce type de mesure pénalisera les populations les plus démunies car elle conduira les producteurs à baisser les prix des produits « rouges ». Le budget des moins aisés les conduira à privilégier ces produits, à s’en cacher, s’en vanter ou s’en culpabiliser. Plutôt que de vouloir rectifier l’alimentation de tous, il faudrait se focaliser sur ceux qui sont plus en difficulté par d’autres approches pédagogiques.
Quant à un bénéfice sur l’incidence de l’obésité on voit que les modes et les mesures qui ont successivement discrédité les graisses puis les sucres, puis les calories comme aux USA n’ont pas eu d’effet.
En ce qui concerne les industriels
Toujours mis au pilori, ils sont mis en demeure d’agir et de changer la composition de leurs aliments. Effectivement certains peuvent être améliorés : ce serait par exemple le cas des plats traiteurs et des plats à emporter mais ils ne seront pas concernés par cette loi. Les industriels mettent sur le marché des aliments de qualité et d’autres de moindre qualité. Les mettre en accusation permanente en fait les boucs émissaires exclusifs de comportements qui ont d’autres racines et qui résultent notamment de la disponibilité croissante d’aliments que les gens peuvent acheter (ce qui a permis de supprimer la sous-nutrition).
D’autre part certains aliments ont une composition intrinsèque qui ne peut être modifiée compte tenu de leur process de fabrication et de leurs propriétés organoleptiques. Certains progrès peuvent être faits et sont négligés (moindre raffinage du pain par exemple). D’autres modifications ne peuvent être opérées car les process dépendent de cahiers des charges précis (code des usages) et les changements seraient impossibles. Citons le cas de la charcuterie ou du fromage : le « sans graisses » ou le « sans sel » sont des non-sens technologiques.
Au total si l’information des consommateurs est nécessaire, cet étiquetage avec un classement des aliments par code couleur est le prototype de la fausse bonne idée, basée sur des notions discutables et aux effets pervers probables.



Un grand merci pour l’article !