Violences sexuelles : une obésité méconnue
Par Jean-Michel Lecerf, membre du Think Tank ObésitéS, chef du service nutrition de l’Institut Pasteur de Lille, spécialiste en endocrinologie et maladies métaboliques.
En réaction à l’article « Violences sexuelles. Des conséquences de poids » de Catherine Grangeard
Catherine Grangeard attire à juste titre notre attention sur les conséquences des agressions sexuelles sur le poids. Il y a longtemps que, avec d’autres, j’ai identifié ce traumatisme comme facteur déclenchant, voire causal, de la prise de poids. Plus précisément, elles entraînent une obésité sévère, grave, enkystée. La révélation peut être très tardive car la personne blessée n’ose pas reconnaître la relation entre les faits, car elle n’ose pas en parler. Sa culpabilité l’en empêche. Parfois « l’aveu » ne peut être fait que après le décès du coupable de ces viols, incestes ou autres agressions sexuelles. Environ 250 000 actes de ce genre surviendraient chaque année en France selon un rapport récent de l’association Mémoire traumatique en victimologie.
Voilà une cause de l’obésité méconnue, sous-estimée, négligée. Et pourtant quand avec délicatesse on pose la question aux femmes : « pensez-vous qu’il puisse y avoir un événement douloureux qui ait pu déclencher votre prise de poids », il arrive souvent qu’elles osent soulever le voile. Les mécanismes psychopathologiques sont complexes mais semblent liées à un repli, un enfermement. Elles ont profondément le désir inconscient de ne plus être désirable. Bien sûr il y a des mécanismes de compensation alimentaire (1). Mais je pense que l’on peut aussi l’assimiler à une obésité hypothalamique tant la prise de poids peut être importante et rapide, et découplée du comportement alimentaire dans certains cas. Il est temps de lever l’omerta sur ce domaine. Il faut des études épidémiologiques. Il faut aussi des médecins formés à cette approche. Il y a peu d’études sur les effets d’une prise en charge psychologique. Mais déjà reconnaître la cause du mal, en parler soulage.
D’autres blessures sur le corps et sa dignité, sur l’atteinte au respect de la vie et de la personne peuvent être à l’origine d’une prise de poids. Je pense à cette patiente vue récemment qui a été victime de l’acharnement procréatique, 8 débuts de grossesse par PMA (Procréation Médicalement Assistée) toutes soldées par une fausse couche sauf la dernière où le diagnostic de trisomie 21 a poussé les médecins à recommander l’avortement « thérapeutique ». Laminée, épuisée, triste de cette dernière « solution » cette femme a pris 30 kilos qu’elle n’a jamais perdus. Je pense aussi aux blessures psychologiques de l’IVG que l’on commence enfin à reconnaître, et qui peuvent conduire à une dépression et à une prise de poids.
Il y a des choses ainsi que notre société devrait regarder en face, sans passion mais avec lucidité.
1) Mason SM et al
Abuse victimization in childhood or adolescence and risk of food addiction in adult women.
Obesity 2013



C’est aussi un constat en consultation pour obésité ou troubles alimentaires que je rencontre. L’intégrité de la personne subissant une effraction peut par protection engendré la dite « carapace ». Le soutien psychologique post-trauma et le dépistage est plus que nécessaire.
Mais comme dans les TCA toutes les personnes souffrants de TCA n’ont pas été abusées. Comme dans l’obésité toutes les personnes obèses ne l’ont pas subi. Il me semble qu’il sera nécessaire de faire la distinction entre la stratégie de régulation de l’émotion après l’agression des mécanismes intellectuels de rapport/alimentation. Je crois qu’enfin nous allons pouvoir faire à nouveau passer la dignité ontologique avant la dignité posturale face aux patients souffrants d’obésitéS. Malheureusement depuis longtemps de nos confrères ont fait passer le postural comme seul règle du soins.